Mauvaise éducation : pourquoi revient-elle en force dans notre société ?

Adolescent en streetwear dans une salle abandonnée

En 2023, le nombre d’exclusions temporaires dans les collèges publics français a bondi de 18 % par rapport à l’année précédente. Les dispositifs de sanctions collectives, interdits par la loi, persistent dans certaines académies sous des formes détournées. Une enquête menée par l’Inspection générale de l’Éducation nationale révèle que 37 % des élèves interrogés associent l’école à un sentiment de pression constante. Les chiffres concernant les arrêts maladie des enseignants, en hausse régulière depuis cinq ans, témoignent d’un malaise durable au sein des établissements.

Pourquoi la question de la “mauvaise éducation” refait surface aujourd’hui ?

Ces derniers mois, la mauvaise éducation s’est invitée au cœur des débats. L’actualité braque ses projecteurs sur l’école et la famille, jugées incapables de transmettre des repères solides pour vivre ensemble. Pourquoi ce thème, qu’on croyait rangé au placard, s’impose-t-il à nouveau dans l’espace public ?

Peu à peu, la notion d’autorité s’est effacée, remplacée par l’idée que l’enfant doit avant tout apprendre à s’autonomiser. Mais cette évolution intervient alors que l’incertitude sociale ne cesse de grimper. De plus en plus de parents se sentent perdus, tiraillés entre deux injonctions qui s’opposent : un enseignement exigeant d’un côté, la recherche du bien-être individuel de l’autre.

Face à ces contradictions, la France hésite : l’école est-elle censée former des citoyens capables de s’intégrer, ou des individus libres de réinventer leurs propres règles ? Dans les salles de classe, la situation se tend. Les enseignants décrivent une remise en cause permanente de leur autorité, accompagnée d’un pic d’incivilités.

Voici ce qui illustre ce malaise généralisé :

  • Montée des exclusions temporaires : signe d’une difficulté à poser des limites
  • Épuisement professionnel chez les enseignants : reflet d’une perte de sens autour de la mission éducative
  • Sentiment d’abandon ressenti par certains parents : fracture entre attentes sociales et pratiques éducatives

La société française est comme figée entre deux options : maintenir une éducation structurante ou accepter une dérive vers l’individualisme. Cette oscillation alimente le retour de la question éducative, et ce, aussi bien à l’école qu’à la maison.

Enjeux et limites du système éducatif face à la frustration

Le système éducatif se retrouve confronté à une frustration grandissante chez les élèves. Il doit à la fois transmettre des limites, enseigner la discipline et apprendre à gérer attente, effort, échec ; et répondre à une époque qui valorise l’instant, le plaisir immédiat, la gratification rapide. L’école tente tant bien que mal de trouver sa place au milieu de ces exigences contradictoires.

La frustration, longtemps considérée comme structurante, a perdu de sa légitimité dans l’éducation de l’enfant. Beaucoup d’enseignants constatent qu’il devient difficile de faire accepter le refus, le report ou la contrainte. L’autorité s’érode, la contestation s’exprime parfois brutalement. Dans les classes, les adolescents peinent à différer leurs envies et refusent la moindre contrariété. Ce phénomène déborde largement l’école : il s’invite dans les familles, dans la rue, sur les réseaux sociaux.

Plusieurs facteurs contribuent à cette difficulté :

  • Absence de rites de passage
  • Raréfaction des espaces de confrontation pacifiée au sein de la communauté éducative
  • Remise en cause du rapport entre adultes et enfants

La France cherche le bon équilibre : faut-il revenir à des codes plus stricts pour favoriser l’insertion sociale de l’enfant, ou inventer de nouveaux moyens pour l’accompagner dans la frustration ? Le débat traverse l’institution scolaire, brouille la relation entre générations et laisse parfois les adultes démunis.

Frustration à l’école : comprendre ce que vivent vraiment les élèves

La frustration scolaire s’installe dès l’entrée à l’école. L’exigence permanente, les devoirs, les horaires serrés : enfants et adolescents affrontent chaque jour de petites contrariétés. Apprendre sans relâche, respecter les règles, répondre aux attentes du groupe : tout cela met à l’épreuve leur capacité à patienter, à rebondir après un échec.

Le cadre scolaire, souvent rigide, laisse peu de place à la négociation. Certains élèves ressentent cette rigidité comme une injustice, d’autres décrochent. Les réseaux sociaux renforcent le malaise : l’étalage de la réussite immédiate, la comparaison permanente, la compétition exacerbée creusent l’écart entre le vécu quotidien et les rêves entretenus en ligne.

Voici les obstacles les plus fréquemment rapportés par les élèves :

  • Pression des notes et de la performance
  • Manque d’espaces de parole pour exprimer le mal-être
  • Rapport difficile avec l’autorité adulte

La frustration vient aussi du déficit de reconnaissance. L’élève attend un regard, un signe de valorisation, et se heurte parfois à l’indifférence. Dans cette tension, l’enfant oscille : il veut s’affirmer, mais se sent impuissant. La vie scolaire révèle alors les tiraillements d’une société partagée entre l’idéal d’autonomie citoyenne et la difficulté à donner du sens à l’effort collectif.

Femme en costume grondant une jeune fille au parc

Vers une éducation plus bienveillante : quelles alternatives concrètes ?

La discipline positive et l’éducation bienveillante s’imposent, peu à peu, dans la conversation publique. Inspirées par les recherches de Jane Nelsen ou Catherine Gueguen, ces approches bousculent l’ancien modèle hiérarchique. L’adulte ne fait plus régner l’ordre par la seule contrainte : il écoute, il accompagne. Le lien parent-enfant, tout comme celui entre enseignant et élève, s’enrichit d’un échange plus équilibré, sans renoncer aux repères.

Le respect des droits de l’enfant inspire aujourd’hui les pratiques de nombreuses écoles, à Paris comme ailleurs. Certains établissements ouvrent des espaces de parole, instaurent la médiation entre pairs, enseignent la gestion des émotions. Les sanctions arbitraires cèdent la place à la réparation, à la responsabilisation, au dialogue.

Concrètement, les alternatives s’incarnent ainsi :

  • Écoute active et prise en compte du vécu de l’enfant
  • Mise en place de repères clairs sans violence symbolique
  • Coopération entre parents, enseignants et élèves

Opter pour la discipline positive, ce n’est pas bannir les règles. C’est leur donner du sens, expliquer pourquoi elles existent. L’enfant participe, comprend le raisonnement derrière chaque décision. De nouveaux outils, conseils de classe coopératifs, ateliers d’expression, placent la responsabilité au cœur du projet éducatif. Il reste à former les adultes, à adapter les politiques publiques, à soutenir l’élan collectif. C’est à ce prix qu’une éducation exigeante et attentive pourra émerger, et que la question de la “mauvaise éducation” pourra enfin perdre son caractère explosif.