En 1968, la publication de « Pédagogie des opprimés » a été interdite au Brésil par la dictature militaire, alors que la pédagogie Freinet, née en France, suscitait déjà des résistances institutionnelles. Pourtant, ces méthodes continuent d’alimenter débats et expérimentations dans les systèmes éducatifs du XXIe siècle.Aucune réforme éducative majeure n’a réussi à les marginaliser totalement. Leur influence persiste dans les pratiques de classe contemporaines, interrogeant la place de l’élève, la transmission du savoir et la finalité de l’école.
Comprendre les fondements : Freinet, Freire et la naissance des pédagogies de transformation sociale
La pédagogie de la conscientisation se tisse à travers deux itinéraires qui ont marqué le XXe siècle. D’un côté, Célestin Freinet expérimente, en France rurale, une école qui met l’élève au cœur du processus : pas de discours figé, mais une invitation permanente à créer, à coopérer, à faire vivre la parole. Avec l’imprimerie scolaire, les enfants deviennent auteurs, journalistes, débatteurs. L’apprentissage se construit collectivement, chacun y trouve sa place, chaque voix pèse.
À l’autre bout du monde, Paulo Freire secoue les lignes. Sa pédagogie des opprimés veut autre chose qu’une simple refonte des méthodes : elle attaque de front les logiques de domination dans l’école et la société. Apprendre, c’est comprendre, décortiquer le monde, refuser la soumission. Pour Freire, l’école doit devenir un espace où l’élève conquiert du pouvoir sur sa propre vie, un lieu où l’on transmet le goût d’agir. Chaque échange pédagogique prend alors une dimension politique : l’apprentissage devient un acte de transformation, pas seulement de reproduction.
| Freinet | Freire |
|---|---|
| Expression, coopération, expérimentation | Dialogue, conscientisation, transformation sociale |
Aujourd’hui, les mouvements d’éducation populaire et les militants de l’école émancipée prolongent ce double héritage. Des pédagogies alternatives aux universités critiques, la filiation saute aux yeux : enseigner, c’est aussi résister. Le savoir devient un outil de liberté, l’acte d’enseigner, un geste collectif d’émancipation. Chez Freinet comme chez Freire, la passivité n’a pas sa place.
Conscientisation, expérimentation, émancipation : comment les élèves vivent ces approches au quotidien ?
Dans les classes qui revendiquent l’inspiration de Freinet et Freire, la conscientisation prend une forme concrète, visible au quotidien. Tout démarre souvent d’un projet collectif, d’une enquête, d’un problème qui interroge. Les élèves se regroupent autour d’un objectif commun, tâtonnent, échangent, confrontent leurs perceptions. Chacun prend la parole sans craindre le regard des autres : on apprend à dire, à écouter, à discuter. La diversité devient moteur de progression pour tous.
Le visage de la classe change : l’enseignant adopte un rôle de guide, stimulant les échanges sans imposer de vérité définitive. Les dispositifs varient : conseils coopératifs, ateliers d’écriture, groupes de recherche, mais un fil rouge demeure, celui de remettre l’élève au centre de toute initiative. L’apprentissage de la coopération, valorisé aussi dans les compagnonnages, devient la base de la vie de classe. On s’implique, on se responsabilise, chacun prend part à la dynamique collective.
Pour mieux saisir comment cela s’incarne, voici un aperçu de pratiques fréquemment rencontrées dans ces classes :
- Débats autour de sujets d’actualité sociale
- Décisions partagées sur le fonctionnement de la classe
- Rédaction de journaux ou réalisation d’enquêtes collectives
La mobilisation sociale ne se cantonne pas aux militants aguerris : elle prend racine dans la vie de tous les jours à l’école, dans chaque geste partagé, chaque responsabilité assumée. Que ce soit dans un établissement urbain ou à la campagne, une école qui s’inspire de la liberté en actes forme des citoyens éclairés, capables d’interroger la société et d’y prendre part pleinement.
Quels impacts pour l’apprentissage moderne et le développement personnel des élèves ?
La pédagogie de la conscientisation fait voler en éclats le modèle traditionnel. La classe se transforme en un espace de participation active : les élèves s’expriment, construisent leurs savoirs, s’engagent dans la vie collective. Là où ces pratiques s’installent, enseignants et élèves constatent un changement profond : la mobilisation sociale se traduit par plus d’initiatives, de débats, de projets menés collectivement. Les jeunes apprennent à argumenter, à écouter, à s’affirmer dans la discussion.
Des études menées sous l’égide de l’UNESCO mais aussi sur le terrain, à Cuba ou en Guinée-Bissau, confirment l’impact de ces méthodes : les élèves y développent une autonomie marquée, prennent des responsabilités, se sentent capables d’agir sur leur environnement. L’école se transforme alors en laboratoire d’émancipation, où chacun construit progressivement son identité citoyenne.
Les compétences qui émergent de ce type d’approche sont multiples et variées :
- Développement de l’esprit critique
- Affirmation de l’autonomie individuelle
- Renforcement des compétences collaboratives
Les démarches issues de l’éducation populaire et de l’éducation nouvelle dépassent la simple réussite scolaire. Elles revendiquent une émancipation qui touche à la fois l’individu et le groupe. Chaque élève apprend à se situer, à faire valoir ses droits, à réfléchir à sa place dans la société. À Paris, au Cap-Vert ou à Sao Tomé-et-Principe, des projets éducatifs montrent comment, dès lors que l’éducation devient un exercice de liberté, elle relie connaissance et engagement, formation intellectuelle et projet citoyen.
L’école est à la croisée des chemins. Face aux injonctions à se réinventer, l’héritage de Freinet et Freire offre une boussole précieuse : ouvrir la classe, multiplier les points de vue, faire de chaque élève un citoyen en devenir. Reste à savoir qui saisira cette chance d’inventer l’école de demain.


